Discours Philippe Milon

 

CÉRÉMONIE DU 35ème ANNIVERSAIRE DU JUMELAGE

DISCOURS PHILIPPE MILON CÉRÉMONIE DU 35ème ANNIVERSAIRE DU JUMELAGE

Février 1980 : notre premier voyage en Afrique. Nous sommes à Guibaré : une femme se lève et lit le texte suivant :

« C’est pour moi une très grande joie d’être choisie par la population de Guibaré pour vous souhaiter la bienvenue. Le temps est lourd et la chaleur intense. Néanmoins, vous avez tenu corps et âme à venir jusqu’à nous, pour nous connaitre, nous entendre, nous encourager et essayer, j’en suis sûre, de trouver d’adéquates solutions aux multiples problèmes qui accablent notre vaillante et laborieuse population. En effet, depuis plus d’une quinzaine d’années, ce village s’est retrouvé devant un problème très important et compliqué. Je veux parler de l’installation de leur éventuel barrage. Ce problème, a plus d’un titre, nous préoccupe sur toute son étendue. Pas plus que l’année dernière, plus d’une dizaine de puits alimentaient le village en eau potable. À l’heure où je vous parle, un seul puits semble pouvoir tenir une population estimée à 6000 habitants jusqu’à midi seulement. Après, il faudrait attendre encore jusqu’au lendemain pour le second service. Nos animaux, flagellés de soif, périssent les uns après les autres. Nos indulgentes femmes, devenues complètement rabougries par la sévère corvée d’eau, se sauvent l’une après l’autre, elles aussi. Donc vous conviendrez désormais avec moi que si ailleurs les bébés naissent et grandissent dans la joie, à Guibaré, leurs semblables pleurent et agonisent de soif. Croyant être suffisamment comprise, je lance à nouveau un vibrant appel à toutes les bonnes volontés, afin qu’elles pansent très rapidement nos ulcères, car l’eau, c’est la vie ; sans elle, c’est la mort. »

Une claque en pleine figure ! la claque de la réalité vécue par le continent africain ! Nous sommes venus sans financement, sans connaissances particulières, avec une simple volonté se sauver l’Afrique ! Nous voilà confrontés au désespoir le plus intense…

La délégation composée de Lyliane Simier, Marie Boulanger et moi-même, est accueillie à l’aéroport de Ouaga par Philippe Ouedraogo, Directeur Général de la Sûreté, à l’origine du jumelage. Tapis rouge… accueil au pied de la passerelle de l’avion… salon d’honneur… Mercédès climatisée qui nous conduit à Tikaré !!! Nous ne soupçonnions pas encore l’étendue des problèmes qui nous attendaient !!! Et pourtant… nous sommes convaincus que notre place est là, à Guibaré, Tikaré et Rouko, car ce combat que nous entendions mener nous apparaissait comme l’essentiel de notre engagement.

Aujourd’hui jour d’anniversaire… nous devons rappeler ce que fut ce premier voyage car il est important que notre jumelage soit bâti sur un dialogue, un échange et une compréhension réciproque : se connaitre pour mieux se comprendre. Lors de ce premier voyage, nous devions donner du sens à cette rencontre entre deux populations si différentes : pendant 11 jours, de 8h du matin à 18h, nous avons visité tous les villages avec voiture-radio et des rassemblements de 500 à 2000 personnes : nous écoutions… nous regardions… Je veux rendre hommage au premier sous-préfet de Tikaré, Ahmed Ouattara. Avant de venir en Afrique, nous avions correspondu à de multiples reprises et nous avions déjà senti que ce partenariat était espéré et voulu…

En conclusion de ce premier séjour mémorable, je citerai la lettre que ce sous-préfet nous a adressée à notre retour en France en mars 1980.

« J’ai été particulièrement frappé par la simplicité de votre comportement et la sincérité des paroles que vous avez eues à prononcer çà et là à travers la sous-préfecture de Tikaré. Les commentaires sur votre séjour à Tikaré se poursuivent dans la satisfaction de tous. Mes populations ont été très touchées de la noblesse de vos propos. Elles ont alors compris que la délégation que vous conduisiez n’était pas venue en conquérante, mais en amie, pour nouer des rapports humains, rapports qui seuls pourront créer un monde nouveau où l’homme sera à la fois citoyen de son pays d’origine et citoyen du monde.
Durant votre séjour, nous avons essayé de définir ensemble le terme « échanges », nous n’y sommes pas parvenus parfaitement, mais nous avons compris qu’« échanges », veut dire, écarter résolument tout esprit de discrimination, que cela veut dire compréhension des mentalités, des coutumes, des institutions, des hommes de peuples différents, que cela veut dire enfin, instaurer de nouveaux modes de relations entre les peuples, afin d’établir la paix et la justice dans le monde. Pour cette première ouverture sur l’Afrique noire, je souhaite que Tikaré soit, par le jumelage, un des maillons de cette chaîne qui relie entre eux des peuples de civilisations différentes pour une revalorisation humaine et pour construire ainsi un monde de solidarité et d’amitié »

Un jumelage… pourquoi faire ? La coopération Nord-Sud… pourquoi ? Ce sont les questions majeures auxquelles nous devons répondre quand on parle de développement. Je suis mal à l’aise car ce mot « développement », noble et remarquable, a souvent été galvaudé. Pour les pays du Sud, on a souvent évoqué des pays « sous-développés » ou des pays en voie de développement. Comment ne pas avoir honte de ces appellations ? En fait, le développement, c’est un droit universel, un droit multiple… Parler de développement, c’est décliner toute une série de positionnements qui sont essentiels pour chacun d’entre nous. Chaque homme a le droit d’être en bonne santé, chaque homme a le droit d’étudier, chaque homme a le droit de se cultiver, chaque homme a le droit de jouer, chaque homme a le droit de se nourrir. C’est en fonction de ces considérations que nous avons essayé de bâtir un partenariat avec nos amis africains. Je me permets de vous donner la liste nonexhaustive des projets réalisés :

Nous avons essayé d’intervenir dans tous les domaines qui sont le fondement même du développement. L’éducation avec 43 classes du primaire, mais aussi la construction d’un collège devenu maintenant lycée. La santé, avec un centre médical et une maternité et un Poste de Santé Primaire (PSP).
L’hydraulique avec près de 30 barrages, près de 20 forages, et plus de 40 puits. Des digues filtrantes qui permettent de retenir l’eau dans des parcelles, en doublant les rendements céréaliers. Près de 300 hectares de cordons pierreux qui quadrillent le sol et retiennent la terre lors des grosses pluies d’été. L’économie : • Une dizaine de moulins à mil qui allègent la fatigue des femmes • Près d’une quinzaine de banques de céréales • Des parcs de vaccination pour animaux • Près de 200 charrettes achetées pour des villageois • L’aide à des pécheurs (barques et matériels correspondants) • Reforestation

Au-delà de ces réalisations, un jumelage coopération est aussi notre capacité à connaitre et à comprendre les cultures des uns et des autres. Nous avons, au cours de ces 35 ans, favorisé la venue en France de chanteurs, musiciens, danseurs, artisans du Burkina Faso. Nous avons organisé des conférences et des colloques tant en France qu’au Burkina Faso. Citons en 2 par exemple : Kongoussi en 1994 « Mieux coopérer pour un développement réussi » avec la participation de + de 200 personnes. A Rouen en l’an 2000 : « Quelle alimentation pour demain » avec la participation de notre ami et chercheur Antoine Sawadogo. Retenons aussi notre participation aux Assises à Ouaga de la Coopération Décentralisée. Enfin, comment ne pas évoquer ces venues au Burkina Faso de nombreuses délégations de jeunes et de moins jeunes, on peut parler de plus de 500 personnes. Échanges scolaires entre le collège de Bois-Guillaume et Tikaré. Rappelons qu’à l’inauguration du collège, une quinzaine d’enfants étaient présents. Ces jeunes d’hier sont des adultes d’aujourd’hui qui sont nos meilleurs ambassadeurs. Je suis donc persuadé que le visage de Tikaré s’est profondément transformé. Mais je voudrais insister sur 2 sérieux de projets qui ont été déterminants dans notre coopération : les barrages et l’éducation.

LES BARRAGES : le problème de l’eau, en Afrique, est une dramatique priorité et en conséquence, nous avons porté nos efforts sur ce problème.
Je voudrais rendre un vibrant hommage à la population : hommes, femmes et enfants qui ont été d’un courage exemplaire. Il faut se rappeler dans quelles conditions ces constructions de retenues d’eau ont été réalisées. Nous avions pris un accord avec un partenaire allemand, le Patecore, qui a mis à disposition des camions qui nous permettaient d’aller chercher les pierres dans les collines avoisinantes pour approvisionner les chantiers. Nous avons créé un atelier de gabionnages avec l’embauche de 4 personnes, nous avons apporté du fil de fer, et ainsi créer des cages de gabions qui permettaient la réalisation des ouvrages. Il est donc de notre devoir commun de nous interroger sur l’entretien et la durabilité de ces retenues d’eau. Lorsqu’un barrage était terminé, nous remettions l’ouvrage à la population qui s’engageait à le gérer. Il est peut-être temps (il est même urgent) après 35 ans d’évaluer ces réalisations et de reconsidérer la maintenance de ces ouvrages… Ce que je dis sur les ouvrages est valable pour d’autres équipements : forages, moulins à mil, panneaux solaires.

L’ÉDUCATION : Nous avons toujours été d’accord avec nos partenaires pour dire que l’éducation était la priorité des priorités. L’éducation, c’est une réponse pour un chemin de démocratie… L’éducation, c’est une réponse pour une démographie plus maitrisée. L’éducation, c’est une réponse pour un développement mieux organisé. C’est dans cet esprit, qu’après la création d’écoles primaires, nous avons initié, tous ensemble, la construction du collège, devenu lycée… Comment ne pas se souvenir de l’inauguration de cet établissement avec les plus hautes Autorités ? Comment ne pas se souvenir de l’intense émotion et de la joie profonde qui accompagnaient cette inauguration ? Je voudrais adresser un hommage appuyé au Département de la Seine Maritime qui a consenti des efforts financiers importants pour la réussite de ce projet. Je voudrais aussi profiter de ce rappel pour adresser aux jeunes actuellement scolarisés notre message d’encouragement. Nous sommes conscients des difficultés qu’a un élève aujourd’hui pour arriver à l’Université : des classes surchargées, certain manque de professeurs, des distances à parcourir, des financements à trouver pour régler les fournitures, des
hébergements à trouver, etc. Ce combat pour l’éducation est un combat vital pour nous tous.

DATE ANNIVERSAIRE : JOUR DE RECONNAISSANCE • Reconnaissance vis-à-vis de Cités Unies France qui nous a aidés à trouver un partenaire, qui nous a formés et informés régulièrement depuis 30 ans, qui nous a aidés à monter les dossiers pour nous permettre d’obtenir les aides financières appropriées. • Reconnaissance aussi pour notre partenariat avec les Volontaires du Progrès qui, pendant 25 ans, nous ont montré leurs compétences et leur efficacité. Une douzaine de coopérants se sont succédés accompagnés par leurs familles avec lesquelles nous avons tissé des liens amicaux. • Reconnaissance aussi pour nos différents partenaires : le Patecore, S.O.S SAHEL, la Coopération Française, l’Union Européenne et la Fondation de France. • Reconnaissance à tous les bénévoles, à Tikaré ou en France. • Reconnaissance aussi aux Autorités locales et aux populations dont les valeurs d’accueil ne se sont jamais démenties à notre égard. • Reconnaissance aussi à tous nos élus, maires, conseillers généraux, et conseillers départementaux qui nous ont fait confiance. • Reconnaissance aussi aux différents présidents et responsables de la Commission Afrique qui se sont investis sans ménager leur peine et leur temps. • Reconnaissance aux différents préfets, maires, et comités de jumelage qui se sont succédés et avec lesquels nous avons toujours collaboré quelles que soit les situations politiques que nous avons eues à connaitre : il s’agissait avant tout d’un travail d’équipe qui nous a permis d’obtenir des résultats satisfaisants. • Reconnaissance aussi à nos élus départementaux et municipaux d’avoir favorisé ces 9 jumelages de la province de Bam avec le département de Seine Maritime.

Cette situation unique au Burkina Faso doit nous permettre de coopérer avec plus d’efficacité.

CONCLUSION Cet anniversaire doit nous permettre de regarder l’avenir et de nous poser des questions : la coopération a-t-elle un avenir ? et quelle coopération pour demain ? Vous ne serez pas surpris que je réponde par un « oui ». Plus que jamais, en effet, le monde est confronté à une situation particulièrement dangereuse : la guerre, le terrorisme, le fanatisme, la dictature. Ce sont tous les ingrédients pour une troisième guerre mondiale. Plus que jamais, nos valeurs de partage, de solidarité doivent être privilégiées. N’oublions pas non plus que les déséquilibres en termes de pauvreté sont porteurs à juste titre de révolution. Au moment où nous constatons que la Méditerranée est devenue un cimetière de désespérance, nous devons faire en sorte que la Coopération soit de plus en plus nécessaire et évidente pour permettre à chaque migrant potentiel de trouver chez lui la possibilité de vivre dignement. Nous espérons que la Coopération Française, que l’Union Européenne, mettront en acte leur volonté d’une politique d’aide financière plus dynamique. C’est donc aujourd’hui un signe d’optimisme que nous voulons délivrer à tous pour que nous soyons véritablement mobilisés pour bâtir ensemble un monde plus juste, plus solidaire, et plus respectueux les uns des autres. Mon dernier mot sera pour le Burkina Faso qui nous a donné une grande leçon de démocratie lors des évènements de 2014. Jeunes et moins jeunes, syndicalistes, partis d’opposition, autorités religieuses, ce fut une belle leçon de maturité politique que nous avons vécue intensément. Merci à vous, peuple courageux qui a ainsi prouvé que l’intérêt général pouvait être le moteur de votre engagement. Mesdames, messieurs, je vous remercie de votre attention.